03.06.2007

Masques et paroles

Toute parole est comme une pierre jetée à la rivière. Les cercles s’agrandissent autour du pont de chute et vont à l’infini. Toute parole libre est légitime, seule importe la vérité. 

  Je n’ai jamais dédaigné les masques. J’ai toujours aimé que l’on joue des apparences dans le dessein de faire apparaître les dissimulations, impostures, hypocrisies et tartufferies. J’y ai même prêté la main à l’occasion. Attali le raconte partout, mais c’est bel et bien moi qui ai eu l’idée de lancer l’opération Caton il y a vingt ans. Tout le monde le sait et cela m’amuse encore. C’est également moi qui ai choisi Bercoff pour la rédaction du pamphlet. Il avait réalisé pour le compte d’un journal disparu aujourd’hui un reportage extraordinaire à Bordeaux. Durant une semaine, il s’était déguisé en émir saoudien multi milliardaire désireux d’investir dans la cité girondine. Durant tout ce temps, toute la bourgeoisie du cru était venue se prosterner à ses pieds, lui qui résidait dans le plus luxueux palace de la ville, lui promettant tout et n’importe quoi. Le faux émir dupa tout ce petit monde, aveuglé par l’argent qui rend fou. Une supercherie de grand talent. Le simulacre dura jusqu’au moment où la  moustache postiche de Bercoff, mal fixée, tomba lamentablement dans le potage lors d’un important dîner d’affaires. C’est ainsi que l’usurpateur fut démasqué, en des circonstances qui, si l’on y réfléchit bien, ridiculisaient encore plus ses victimes.

  J’ai eu l’occasion de dîner en compagnie de Bercoff. Je lui ai demandé de me narrer tous les détails de cette histoire et j’en ai beaucoup ri. J’aime les impostures lorsqu’elles démasquent d’autres imposteurs, les pires d’entre tous : les dévots de l’ordre établi, valets des puissances d’argent, moutons de la droite tapis au sein des grands medias… Oui, cela m’a toujours diverti et j’ai toujours encouragé celles et ceux qui s’adonnaient à ces supercheries pour ce qu’elles révèlent de la nature humaine.

  Je pense souvent à Louis XIV commandant « Tartuffe » à Molière pour mieux confondre leur adversaire commun, le parti des dévots. Saviez vous que Molière rédigea lui-même un pamphlet anonyme contre sa pièce afin de ridiculiser ses adversaires et mieux se poser en victime ? Que dirait-on aujourd’hui du procédé et de son auteur sur les plateaux de télévision qu’affectionnent nos Tartuffes modernes ?

PS : Sur « Tartuffe » je me permets de recommander l’excellent ouvrage de Lacouture et Rey consacré à ce sujet si français et si actuel…