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06.06.2007

Fillon et Colbert, Mémoire et journalisme

J’ai toujours considéré que la couleur de la France était le gris. Le gris des toits, le gris des clochers, le gris du ciel, et désormais le gris du nouveau Premier ministre. Ce François Fillon n’est pas transparent, contrairement à ce que je lis ici où là ; il est terne. 

  A le voir ainsi se glisser dans le sillage tumultueux de celui que les Français ont élu le 6 mai dernier, il m’évoque Colbert à la traîne de Louis XIV. Comme lui il jouit d’une image de rigueur intransigeante, de serviteur de l’Etat consciencieux et détaché, comme lui, il est en fait peu regardant sur la bonne tenue des finances publiques, pourvu que cela plaise au souverain. Colbert se signalait par sa mesquinerie, sa jalousie, allant jusqu’à provoquer la chute du flamboyant Fouquet pour mieux s’emparer de ses trésors (Vaux-le-Vicomte…). Fillon ne se distingue pas de Colbert en ces qualités, à cette différence près que son Fouquet se nomme Villepin et que Matignon fut l’objet de sa convoitise aujourd’hui rassasiée.

  Il faut cependant rendre grâce au nouveau Premier ministre : il n’avance pas masqué. Ceux qui le connaissent savent qu’il s’est toujours flatté auprès de ses proches de cheminer en politique à l’ombre des plus grands. Il fut, l’a-t-on oublié, le plus discrets des douze rénovateurs de la droite en 1989, cette bande de quadragénaires qui voulait envoyer Chirac et Giscard aux oubliettes. Seguin, Noir, Bayrou, Baudis, Bosson, Carignon, Millon, d’Aubert, Villiers, Pinte, Barnier et Fillon… A l’arrivée, a réussi celui sur lequel Alain Duhamel n’aurait pas parié à l’époque. Mieux encore, Fillon a toujours fui comme la peste les plateaux de télévision, jugeant que ses électeurs n’aimeraient pas le voir trop souvent sur le petit écran. Il a su se contenter d’apparaître à l’occasion, se bâtissant une petite notoriété, évitant de susciter bien des jalousies parmi ses collègues.

  Les initiés m’ont rapporté que ce personnage avait peut être servi de modèle, il y a une dizaine d’années, à l’un des personnages d’un roman de Gilles Martin-Chauffier, « Les Corrompus ». Que voilà un livre à lire ou relire peut être…

  En apparence, Fillon est le Premier ministre idéal pour ce président omnipotent. Mais il faut se méfier de la servilité de ces Premiers ministres là. Il arrive un moment où la servilité se mue en prudence, où le chef du gouvernement ayant pris goût aux choses du pouvoir, se plait à penser à mieux, où l’immobilisme tient lieu de viatique car il faut songer à l’avenir. Bref, ce Fillon n’est pas seulement l’héritier de Colbert, il me fait penser à l’un de mes Premiers ministres, aussi terne et gis que lui en son temps et qui rêvait à un destin plus élevé, qui dissertait à longueur de temps sur le dialogue social et qui laissait les infirmières à leur détresse, qui faisait mine de me servir en tout, et qui ne faisait rien. On vu ce que cela a donné, le nouvel élu devrait se méfier.

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  On me prête parfois, depuis mon retour provisoire en ces lieux de bien vilaines pensées. Cela m’attriste, car je n’ai point pour volonté de contraindre qui que ce soit à agir contrairement à sa conscience. Détestant par nature que quiconque me dicte sa volonté, je m’en voudrais d’imposer la mienne à autrui. Il m’arrive parfois, il est vrai, d’inviter les uns ou les autres à faire part de leur témoignage dès lors qu’ils sont les détenteurs d’une part d’Histoire, si infime soit elle au regard de la marche du monde, partant du principe que les témoins directs d’un événement sont plus crédibles que ceux qui ne le sont pas.

  J’ai mentionné ici, il y a quelques jours une anecdote touchant à la fragilité masquée par Fabius depuis toujours, insistant sur le fait que bien peu de personnes, hors le cercle de ses intimes, ont eu la possibilité d’en être témoin. Il se trouve qu’un jour de 1992, un journaliste aujourd’hui très connu et très puissant, a eu ce privilège en des circonstances peu banales, nées des hasards de la vie, des coïncidences de l’existence. Etre là au moment où l’on ne devrait pas y être, en un lieu insolite et voir ce qu’on ne pensait jamais voir, sauf miracle. Cela s’est produit où cela s’est produit ce jour-là, il n’y a pas lieu de nourrir des polémiques là-dessus, car l’humanité et la dignité des uns et des autres n’est aucunement mise en cause. En tout cas la scène vue était suffisamment saisissante pour que ce journaliste en informe certains de ses confrères, qui eux-mêmes en ont informé certains de mes conseillers, qui eux-mêmes m’en ont informé. Ainsi circulent les informations car on ne dira jamais assez combien les journalistes sont, pour les responsables publics que nous sommes, de précieux correspondants sur les activités, ambitions, desseins des uns et des autres. Quand cette affaire m’a été rapportée, j’ai estimé, comme le conseiller qui me l’a rapportée, Fabius bien imprudent. Puis, je me suis dit que cette anecdote serait vite oubliée (sauf peut être par son témoin direct). Ainsi va la vie des journalistes, oublieux que l’actualité du jour est l’Histoire de demain, bavards contemplateurs de l’écume des vagues, muets insensibles aux mouvements des marées.

  Je m’aperçois que je suis déjà trop long et que ça n’est pas encore ce jour que je pourrais vous dévoiler tous les secrets de cette histoire. Je vous prie de m’en excuser et de ne pas y voir malice de ma part. Je m’en tiens là pour l’instant, et assure le journaliste détenteur d’un lourd secret enfoui dans les méandres de sa mémoire capricieuse, de ma considération respectueuse à l’égard de sa personne et de sa fonction, toutes deux absolument nécessaires à notre république en ces temps difficiles.

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